Les rubans et la Croix - Texte de Joël Roussiez
Date du document : 2011
Date du document : 2011
Date du document : 2011
Suite de ces petits textes comme fragments d’Éternité, dont Roussiez a le secret.
O. N.
L’âme du visage
Nous passons l’éponge, effaçons ainsi ce qui s’est passé, du moins on veut le croire car sur nos visages se marquent imperceptiblement les émotions que nous vivons; sur ce tableau des impressions s’inscrivent donc les choses que nous avons vécues, non les choses matérielles mais en quelque sorte l’empreinte qu’elles laissent sur nous; et encore faudrait-il dire que passant par notre système émotif, elles lui donnent des impulsions qu’il transmet à notre peau ou grave, selon l’expression de Jean. Ceci expliquerait le vieillissement de ces dernières qui se rident tout doucement comme des parchemins… Pourquoi emprunter à l’extérieur l’état de nos cœurs, peut-être parce que nous ne sommes sûrs de rien, que nous ne souhaitons aussi rien exprimer de particulier, peut-être parce que nous ne sommes qu’une caisse qui résonne aux impulsions; en bref, nous déménageons ainsi sans cesse de nous-mêmes mais comme il est impossible de quitter nos corps, nous restons en surface, suspendus en quelque sorte entre deux lieux; c’est ainsi que la peau se fripe… L’explication des vieux était toujours amusante et le jeune Louis aimait bien les faire parler. C’est d’eux qu’il tenait ce qui semble avoir été un savoir profond « bien qu’au fond, disait-il, ce ne sont que des anecdotes »… Toute vie est transposée de sa caverne originelle vers un conteneur social, répétait le vieux Jean par exemple et Louis écoutait cela qui avait des résonances en lui mais lesquelles, on ne le sait pas. Pourquoi le vieux Jean portait-il le pantalon large des marins, ce qu’il n’avait jamais été, parce que, disait-il, le ventre du navire était sa patrie. « Je suis citoyen des pays de l’absence de gloire , je travaillais dans les soutes avec mes comparses mais ne va pas croire qu’on se sent protégé à l’intérieur de ces murailles et de ces forts, suivant l’expression qui désignait pour nous les machines et la salle de l’entreprise pour laquelle je travaillais qui fabriquait en acier des véhicules automoteur; ne va pas le croire ou t’imaginer qu’à l’heure du casse-croûte et dans l’agitation de la journée, une tranquillité s’installait dans nos cœurs comme celle du paysan qui travaille ses champs. Au contraire, Louis, il y avait dans notre fébrilité quelque chose de trop agité, on le sentait sans pourtant souhaiter suspendre l’activité de l’usine ou bien encore souhaiter partir de ce poste qui nous fermait cependant au dehors et au reste des entrepôts… » Le jeune Louis écoutait ces discours étranges qu’effaçaient les jours nouveaux sur le tableau des événements qu’on tenait à jour à la maison des informations… C’était une bâtisse, dira-t-on, à trois volets de containers sur une longueur de cent cinquante trois mètres; elle était conçue pour être déplacée suivant les besoins, ainsi sa structure était faite de colonnes et traverses en carton pour être légère. Louis, pour parler aux gens des archives et des informations qui écoutaient avec plaisir ses enthousiasmes de jeune homme, s’y rendait plutôt vers la fin de la journée quand le travail ralentit…
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Date du document : 2011
Le barde chante ce qu’il peut
Nous placions nos dieux dans les angles de nos pièces afin qu’ils ne dérangent pas et veillent ainsi discrètement sur nos vies. On plaçait haut leurs figures afin qu’elles dominent la pièce entière, cacher nos gestes à nos dieux n’avait guère d’importance mais on souhaitait pouvoir se retourner sur eux et les apercevoir à tout instant. Nous n’avions pas de rituel par lesquels nos vies auraient pris les contours d’une routine douce et prévisible, nous n’attendions aucun retour du temps, ainsi nous fallait-il une présence constante et cependant discrète… Lors de nos voyages, on emportait leurs figures dans des boîtes dont une des parois manquait afin qu’on puisse les voir plus facilement; certaines boîtes avaient un petit système qui permettait à la figure de tourner et de présenter ainsi tantôt sa face, tantôt son profil de manière analogue à celle qui paraissait à nos yeux dans les angles de nos pièces… Nos maisons n’étaient pas grandes mais on y ménageait de grandes ouvertures car il fallait que la nature y entrât le plus possible, sans cela ce qu’on craignait le plus, c’était l’enfermement.
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Date du document : 2011
Ô chauds soupirs! (Louise Labé)
J’entends à l’intérieur une bête qui grogne et secoue mon cœur sur toute la longueur de ma poitrine et je médite alors sur le temps court de ma vie. On peut être d’un autre avis et me trouver un temps à vivre long mais il me semble que j’approche de la fin et cette bête qui grogne bat le temps qu’il me reste. Elle ne grogne en effet que par à-coup mais assez régulièrement comme si…, comme si quoi? Me dis-je en me prenant les mains et secouant la tête, cela porte à méditer et cependant méditer sur quoi, quoi donc dans mon cœur bat et qui ou quoi grogne ou ronge sous les os du thorax? Qu’on me ronge les organes est une chose curieuse car je ne sens que peu de douleur et il m’est donc difficile d’imaginer un animal vivant sous l’enveloppe cutanée. Pourtant je sens que mes forces déclinent doucement et que, dès le matin, j’ai des affaiblissements de jambe qui m’obligent à m’asseoir assez vite avant de reprendre le cours normal du réveil. Pourrait-on chasser une bête pareille avec des poisons et des drogues?
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Date du document : 1979
Date du document : 13 Mai 2011
Turn turn turn c’est une chanson de The Byrds, groupe américain des années soixante, c’est un air qui tournait dans ma tête, c’est le titre de cette exposition. Turn turn turn c’est les paroles de l’Ecclésiaste. Turn turn turn ce pourrait être le titre de l’homme qui tombe, une image phonographique, une gravure rock’n’roll, Icare et le onze septembre avec ces slhouettes qui chutent le long des buildings en flammes. Turn turn turn c’est review, un présentoir à images, un piège à regard conçu plus pour agacer l’oeil que pour magnifier la troisième dimension, c’est le tour d’un monde en chute libre. Turn turn turn c’est Chutier, un croisement entre pellicule cinématographique et ruban tue-mouches, l’idée d’un film possible, un hommage à Gil Wolman, une pensée à Jean Luc Godard « qu’est ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire ». Turn turn turn c’est Aux étoiles, Le portrait ovale, un retour sur mes premières images,trace contre trace avec la photographie, des images amoureuses. Turn turn turn c’est dessins d’atelier (ma vie ouvrière), tombeau/jardinière aux dessins tracés pendant vingt-cinq ans de vie d’usine, Ne travaillez jamais écrivait sur un mur Guy Debord, et pourtant l’artiste ne parle que de travail, travaille tout le temps, c’est des moments détournés au travail quand la vie est ailleurs, juste masquée par le bruit des machines. Turn turn turn c’est tout ce temps passé à reproduire, tracer, graver, résister en somme à ce « désespoir de l’art et son essai désespéré pour créer l’impérissable avec des choses périssables , avec des mots, des sons, des pierres, des couleurs afin que l’espace mis en forme dure au delà des ages » ( J.L.G. Histoire(s) du cinéma). Turn turn turn c’est la fin de l’Artothèque, trois jours d’exposition, ma petite révolution de mai.
Vincent Compagny 2011.
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Date du document : 2010
Un tombelier ouvrait des tombes dont il tirait les dalles par des cordes liées à son tombereau, poussant, « han, han! » ses boeufs à l’aide d’un grand fouet tandis que les roues suivaient un sol accidenté qui forçait parfois le char sur lequel l’homme se maintenait en s’agrippant d’un bras aux ridelles, tantôt à droite, tantôt à gauche, et poussant, poussant toujours ses boeufs, « han et han! », dans un paysage mouvementé où la terre en mamelons s’étendait sous l’horizon comble de nuages échevelés et distords.
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Date du document : 2010
Nous buvions des chocolats dans des cafés aux plafonds bas, ornés de cuivre brillant et
d’éclairages diffus, dans lesquels des gens pauvres jouaient aux courses sirotant des cafés bientôt froids et s’excusant d’être là au chaud tandis que dehors il faisait froid, très froid parfois si bien qu’il glaçait dans les rues mouillées et que ces pauvres hésitaient sur le pas de la porte avant de disparaître rapidement derrière les vitres embuées derrière lesquelles nous buvions.
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Date du document : 2011
Une journée maussade où nous étions en rade dans le doux Ar Ménez, toute voile pendue ainsi que du linge mouillé, en attente du vent au milieu des coteaux, un jour de printemps où le clapot même était sans force; un jour donc où nous étions venus là pour aborder la côte en baie de Trez où se trouve une passe pour gagner la mer des Gascons en évitant le tour du Nez, gagnant ainsi du temps sur l’Amiral pour le rejoindre après un repos qu’il ne voulait accorder. Les hommes étaient dans un état lamentable, leurs corps se traînaient sur le pont; dix jours de navigation dans la tempête les avaient mollis…
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Date du document : 2011
Croquant des oeufs comme le bon sauvage, à pleines dents et se réjouissant, il faisait bon en ces temps se lever tôt, accompagnant le jour venant mais encore pris par la nuit, au chaud et se restaurant en jouissant du parfum des choses et de son corps réveillé. C’était au temps de la fleur et quasi au printemps; les bêtes avaient le poil brillant et les oiseaux une voracité fantastique. On fournissait en graine et en fourrage pour les dernières fois, les granges étaient maintenant presque vides ; on s’occupait de les balayer et d’y entreprendre quelques réparations.
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Date du document : 2011
La vie allait comme s’il sonnait des cloches, tristes mais d’une grande beauté et, sur ce fond, s’improvisait une mélodie complexe qui se simplifiait par ce qu’on aurait pu appeler « ce procédé ». On marchait dans des territoires boueux, en plaine hongroise si l’on veut, à la fin de l’hiver droit devant où le ciel changeant ne cessait de nous tirer.
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Date du document : 25 Janvier 1995
Il s’agit ici de la première maquette des 85 premières pages composées par la maison d’édition La Petite École, qui a co-produit et co-édité avec Tristram la première version historique de Compact en couleurs tel que Maurice Roche avait souhaité pouvoir le réaliser depuis 1966. La conception graphique était de Anne Drucy.
Date du document : 2010
Dans un souci de scansion acupuncturale des campagnes, le collectif DAO a décidé à la suite des intempéries récentes de drainer champs, ruisseaux, canaux et sentiers de montagne. En réponse à l’urinoir urbain, on remarquera que la chasse, opérant une révolution complète, se retrouve parfaitement à l’endroit.
Date du document : Janvier 1978
Date du document : Toussaint 1957
Date du document : 1976
Date du document : Novembre 1957
Date du document : Octobre 2009
Il y a une nonchalance dans la vidéo, celle qui sans doute exaspère lorsqu’elle devient maniérisme, mais il y a surtout comme le tapis du temps qu’elle retire sous le pas des acteurs, comme pour passer de l’existence à l’essence, comme pour creuser ce qui d’habitude ne jouit que dans son emportement.
Le cinéma c’est l’art du mouvement, l’émotion première du saisissement de la vie en fuite, avec les fabuleux débuts de la chronophotographie, la vie même en train de naître sur la pellicule grâce à ce spasme, cette saccade de la griffe, diastole et systole, obturation et lumière. Au contraire, dans son lisse non fractionné, la vidéo creuse le temps, l’évide, pouvant tomber tout aussi bien dans la nuit et dans la vacuité. L’acteur est sur un tapis roulant : il court sur place.
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Commentaire de plusieurs œuvres d’une jeune artiste de Marseille, entre autres vidéaste, qui a travaillé avec Didier Morin.
NDLR
Publication : Amélie Derlon
Date du document : 1916. Traduction française S. Jankélévitch. 1922
Et de Cendrars, dans L’Homme Foudroyé :
(à propos des surréalistes)
“Je n’aimais pas ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations.”
(à propos de Charles-Albert Cingria et par extension de Gide)
“Ah ! Ces pédérastes (1), le pauvre et génial raté !”
(1) “Pour la définition de ce terme voir les pages 671 et 672 du Journal d’André Gide (Bibliothèque de la Pléïade. N.R.F. Paris 1941). Oh ! Chochote, que de mensonges, de complaisances, de clichés, d’hypocrisies, de crises de nerfs, de vantardises, de poses, de vanités, de larmes de crocodile, d’esthétisme, d’art, de morale dans ce journal intéressé tenu par un hystérique qui écrit devant son miroir : « Chaque pensée prend un air de souci dans ma cervelle ; je deviens cette chose laide : un homme affairé. » (page 195).
Je sors ahuri de cette lecture de 1332 pages comme si j’avais relevé les inscriptions de 1332 pissotières de Paris que sont les chapelles littéraires. André Gide : le maquereau des grands hommes. Il lui faut tout le Panthéon : Goethe, Shakespeare, Dostoïevsky, Stendhal l’Égotiste et l’exemple du Journal des Goncourt pour le mettre en train ; mais quand il y est, il enfilerait le piano, et vous le place. Quel maniaque !”
Geneviève Vivian
Date du document : 1994
Date du document : 1993
Date du document : 1993
Date du document : 1984
Date du document : 1984
On se souvient des photos de Christian Roger réalisées pour l’ouvrage consacré à Gaudier-Brzeska par les éditions Tristram, mais on connait moins bien ses photographies au temps de pose excessif qui donnent à ses personnages des allures de fantômes dans un univers familier à la fois nocturne et cristallin.
Ici il s’agit de deux chronophotographies réalisées pour le numéro O du bulletin DAO.
Isabelle Revay
Date du document : 1986
Date du document : 1988
Date du document : 1986
Vincent Compagny travaille dans la communication le jour et s’acharne à la défaire le reste du temps, tâche qui est la définition même de la poésie.
Ainsi dans les usines on a vu des magasiniers détruire des accessoires de luxe qu’ils étaient obligés de trimballer du soir au matin et qui faisaient leur exploitation.
Donc Vincent Compagny soit attente aux objets dans sa façon de les disposer de façon parodique, pléthorique (dépradation de leur immédiateté utilitaire, fonction retard du signe), soit rature le médium photographique en l’attaquant, en y portant des embus de sens, en défaisant la transparence, en forçant par la gravure un présent qui bouscule le passé argentique.
Les apparences sont contre lui.
Isabelle Revay
Date du document : 1978
Date du document : 1985
Alexandre Bonnier, homme des grandes fêtes des Beaux-Arts de Lille, contemplateur de la chute de la manne céleste à Mâcons en mangeant des cuisses de grenouille, créateur avec Giacomoni du Centre de l’Environnement et surtout des Trois Départements des Écoles d’Art après 1968 bien avant que n’arrivent au galop les rabatteurs du milieu, culturistes généraux ou autres champions de la gonflette, puis que ne s’y engouffre le pire bataillon des distributeurs d’u.v. en rondelles, couilles d’anges, huberts-chiâssepot-incestueux, drac-queens et connards barbants ; Alexandre l’homme de la Mort en Rose Majeur.
O. N.
Date du document : 2 novembre 1995
Une barque se dandine sur le lac tranquille, de petites vagues cognent sa coque solide qui glisse contre le quai de bois et les roseaux. Son havre est étroit mais agréable, la berge est douce, couverte d’herbe verte en pente légère jusqu’au seuil d’une jolie chaumière de pierres. Des bouquets de roses surgissent dans le feuillage épais et sombre des rosiers rustiques; on entend le chant d’une flûte picolo et dans l’âtre brûle un bon feu; si la journée est belle, resplendissante même, le matin reste froid car nous sommes au printemps. Le printemps au bord du lac perd très lentement la fraîcheur de l’hiver mais l’automne résiste et garde longtemps les chaleurs de l’été. « Quand l’automne sera là, je ne serai plus là », une jeune fille le chantonne, sa sœur joue de la flûte; allongée sur le lit, elle accompagne les paroles joyeuses. Une soupe légère mijote, la mère repasse une ceinture de dentelle, ensuite il faudra faire le chemisier, « ma fille se marie avec sa chemise de lin ! », et puis « pom-pom-pom ! » rentre le tonton, « j’apporte le jasmin et les fleurs d’oranger », « pose-les ici » et voilà qu’il s’assoit. Oui, il prendra bien un bol de café, ça fait une tirée du château jusqu’ici… La flûte joue doucement avec un peu de précipitation, c’est la mélodie des amants qui dit: si tu me quittes alors je meurs et si tu restes, je vais mourir sur l’heure…
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