Inventaire

Jojo l’Alcolo - Ligne des Escholiers Primaires. Le Singulier. Automne

Date du document : 1983

L’Effondrement de la Carte
“Mon Papa, il est bien malade, retourné, devenu lamade et baveur de bile, débile. Prenait Festale, avant de connaître les jumeaux Kay, les fils de Violet. À présent plus rien, c’est foutu.
Les Kay vivaient sur le port, là où Charlie était au trimard ; leur père était broc. C’est à huit ans qu’ils se sont vus ; il y avait là José aussi, José Arès ; ils faisaient de la boxe avec le curé Bonnet , à La Flèche.
La dernière fois, il a chu dans le fossé avec Jack “the Hat”, un bon irlandais, un pot’ de prison des Kay (le “Hat”, pour cacher qu’il est chauve, et peut-être donneur).
On voit bien, à le suivre de dos, à l’importance de ses trapèzes pour un homme de la balle, tout le passé ardu de sa vie de cirque, les ours gris argent en hiver, la fréquentation de la neige (moins dangereuse que celle des Kay), l’arrachage et la plantation des piquets d’amarres.
Il a pas été connu de tout temps. Ainsi, du moins. Ni connu les Kay. “Vice ignoble” disait Mamie. Salles de jeux. Leslie Hot et Lili Spot. Phrénésie ! Alcool de contrebande. Serments d’Hippocrites ! Dipsomane, qu’on lui crachait !
Le docteur Dugoujon est venu, lui qui buvait que de l’eau, un jour de crise. On le chirurgica en ivrogne, comme un avare, à Saint-André. Jivago n’était pas là.
Ensuite, plus les Kay débarquaient, plus ses blessures se compliquaient. Tout un tas d’autres apparitions lui tombèrent dessus à la suite, par “infiltrations”, insidieusement : Le Fisc, Le Cadavre de Terry Martin, La Dent Creuse de La Loi, Le Maître, Pete Bondurant…

Publié le 12 février 2009 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Merci Sophie Marceau !

On aurait pu croire, à suivre la crétinisation des médias et à entendre Sophie Marceau dire après le tournage de Guerre et Paix qu’elle avait pour ainsi dire traîné toute sa jeunesse l’ouvrage impérissable de Tolstoï dans son sac de classe, qu’il y avait un voisinage entre elle et les grands écrivains russes (en somme une nouvelle version côté Est de La Nuit du Chasseur : un sein pour la guerre, un sein pour la paix : cf. Souchon), que Maritie et Gilbert Carpentier, c’était, à quelque chose près la même chose que l’Ezruversité, et que Carla Bruni était dans la même catégorie que La Callas : tout glissait en people !
Mais non ! Déclaration de sauvegarde inespérée : elle nous apprend récemment qu’alors qu’elle ne savait pas trop pour qui voter la dernière fois, elle a voté pour Sarkozy et qu’elle ne regrette pas, Dieu merci ! Cette déclaration rétablit les choses et remet Van Gogh à sa place et on retrouve pour Sophie Marceau les qualificatifs dont usait Pialat à son endroit après le tournage de Police. Maritie et Gilbert Carpentier, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Sébastien, les Nuls de Canal Plus, Michel Drucker, Beigbeder, tout cela reste de la variété ; ce n’était pas Pasolini c’est Besson sur le plateau des Nuls ; l’Inceste de Christine Angot n’équivaut pas à l’Amant de Duras ni à la Maison d’Anaïs Nin ; l’art sociologique n’est pas de l’art mais de la culture plus de l’université ; les angoisses pédagogiques des fils de pub de la MGEN ne suffisent pas à composer un roman, et Sophie Marceau continue à flotter dans sa baignoire comme si de rien n’était. Merci Sophie ! À toutes choses malheurs sont bons.

France Martin

Publié le 4 février 2009 dans billet

Lambo à Staphysagria - Les Grands Ancêtres. Don Qui. Été

Date du document : 1984

VUE DE LOIN, la citadelle grise gigantesque dans les nuages avec une irradiation blanche verte, des nuages gris-verts, et dessous le sommet de la colline. Au-delà la nacre d’huître des crêtes de vagues tout autour de l’île, les glauques ourlets. Un idiot dans la voiture à côté de la mienne qui roule sa langue, gratte l’arrière de sa tête de sa main droite, bras torsadé, et qui enfonce en tournoyant sans cesse son index gauche dans son oreille gauche. Rien ne dira le bien fourni de ces nuées pas plus que l’immense cavalcade d’énormes cumulus sur la gauche doublant les arbres de la vallée. Là pour le coup devant le film la langue est pauvre. J’arrive dans mon quartier.
Au film par contre échappe l’ampleur de la lumière orageuse sur toute la vallée, cette pénétration de l’or à travers toutes les couches du vert, la façon dont le clocher d’église repose sur un autre terroir de verts profus ; cela, seuls la peinture et le dessin peuvent le déployer.
Incroyables liserés blanc magique fuligineux des nuées grises, ces hauteurs de château, sans doute après l’équinoxe, cette vibration de craquelures à mesure qu’on avance dans la voie de la vallée, ces tressements, ces chevelures en zigzag, ce boisseau de foudres : non certes l’écriture ne peut en rendre compte. Voilà le bloc où se trouve mon bureau.

Publié le 31 janvier 2009 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Almira l’Admirable ?

“En entrant, au-dessus de la baignoire et encore de profil à droite et à gauche, il était déjà là en train d’ouvrir le placard pour y prendre son peignoir et le mettre sur le radiateur.
Il se tira un bain bouillant dans lequel il mit de l’huile de noyau de pêche comme il se tirerait un soir, dans une pose potockienne, une balle dans la tête qu’il n’entendrait même pas traverser son cerveau et bondir dans la rue pour vraisemblablement tuer quelqu’un d’autre encore qui justement sortirait du cinéma en allumant une cigarette après avoir vu La Traviata ce qui donnerait le lendemain matin à la une des journaux : VOIR LA TRAVIATA ET MOURIR. Hier soir, dans le cinquième arrondissement, à l’issue de la dernière séance du cinéma le Panthéon, un homme qui ne demandait rien à personne a été abattu d’une balle ayant le calibre d’un noyau de pêche prélevé du couvercle d’une théière, en plein cou. Il est mort sur le coup. S’agit-il du dérèglement d’un conte ou de la passion d’un crime ? Les enquêteurs ont déjà appréhendé plusieurs suspects qui maraudaient dans les parages au moment de l’attentat mais aucun n’avait d’arme sur lui. Un Arabe dément, un Noir noir qui a vainement essayé de fuir en se dissipant dans la Nuit et un homosexuel en état de folie, d’ébriété et de délire toxique ont été incarcérés. L’affaire est louche jusqu’au strabisme. Suite p. 284, 2e article, 15e colonne, 4e division, 13e paragraphe, dernier alinéa.”
Ainsi commence “Le Voyage à Naucratis” de Jacques Almira. Gallimard. Prix Médicis 1975. Collection Le Chemin dirigée par Georges Lambrichs. 552 pages.
C’est une sorte de récit “à-perte-de-vue” (p 18), un récit en train de se faire, et la thématique du voyage en train est un des premiers moteurs du texte ; voyage en langue (“Je n’ai appris à parler qu’en lisant.”p 36), entrain pléthorique et musique ferroviaire si proche des futuristes et de Cendrars : “Clac ! Tala-taaaaaaa…tala-taaaaaa tala-taaaa tala-taa tala-ta tala t- rala-rhâââââ rala-ra tacatam ! talaram tacatam ! tala-tala-tala tacatam ! Long si long wagon long lit tacatam ! la longueur des emboîtements qui s’allonge et qui longe et qui ronge et s’éponge et qui plonge tacatam ! la molesse des prés tacatam ! J’y reconnais trémulations des émissions d’élongation tacatam ! j’en ryconnais et j’en ricane l’éromission admonition musication des partitions tacatam ! j’y riconnais les pianitions tacatam ! Lisieux, les yeux irascibles extensibles sensibles exaspérants sifflants tacatam ! susceptibles conceptibles compressibles fusibles et fatigants tacatam ! embarassants éraquérant tacatam ! audition conception ra-ti-fiiica-tion tacatam ! loguanons radenons voyardons voyons donc regardons écoutons racontons car liiiiiiii tacatam ! Autre manière de commencer ce livre :”(ps 19-20)
Ce livre est assez souvent du côté du train arrière et plutôt de la fécalité Gargantuesque que de l’analité selon Artaud, mais il musique aussi comme les trains de Kerouac des Clochards Célestes tout autour du globe : “Ce serait quelque chose qui se suffise à soi-même comme en musique une suite est une suite de morceaux souvent groupés sans souci d’unité comme par exemple prélude, courante, sarabande forlane gigue et passepied, qui répondent pourtant à certaines règles préétablies de la composition pour que l’on sache au moins ce que l’on va transgresser.”(p 18)
“Un début tout compte fait qui s’est imposé de lui-même comme un livre d’amour aurait commencé par l’amour de la scène et un roman policé par un crime anagrammatique et qui peut-être, tout conte fait, s’avérera propre à se soutenir en tant que tel pour me permettre d’écrire.
Messieurs les voyageurs en latence pour mon avis en voiture s’il vous plaît…”(p 18)
Bien sûr l’auteur s’installe dans le “signifiant” de l’époque et donne en raccourci le statut du Symbolique :
“On parlait déjà bien avant moi. Je me branche. Je suis le greffe. J’ai parlé aussi avant la première page de ce livre qui n’a qu’un début légiféré, anarchique, qui tend à résoudre ce que ces deux mots ont de contradictoire ; un début sans commencement, juste un endroit, ce trou béant au sein des mots du dictionnaire de la langue française, où il pénètre, s’introduit et d’où il ressort tonitruant, plein de chair et de sens comme mes menstrues dont les nostalgies sont mes contre-sens, où je me mettrai à en capter un bout pour arrêter ensuite plein de fatigue sans que ce soit la fin et donner à ce fragment de fresque un complaisant air rassurant de cohérence parce que j’ai appris à savoir à quel point de supension « O N » (O N-quote) ne me pardonnerait pas l’irrémissible in-cohérence d’un récit qui se pourtant serait proposé de pratiquer à son endroit la plus rigoureuse authenticité au détriment du Ondit et au profit incalculable du je dis.
O N guillemeté voudrait absolument me faire dire en sus de mon identité pourquoi mon « unité de lieu » en quelque sorte fondamentale comme les fondations d’une maison ou les frondaisons de l’arbre évoqué supra, est un train, où je vais, mon but, si je me rends par exemple chez une tante pour y passer des vacances et si je répondais étourdiment oui à cette adjuration, ma réponse serait jugée tantancieuse, ambigüe, et l’on m’exégèserait à partir de ma tentation déduite du recours naïf par moi eu au mot tante au lieu d’avoir dit la sœur de mon père ou de ma mère, bref !, l’ubiquoundequa de mon ex-pression narrative.”(p 17)
Mais dans cette cette traversée touffue de Jil Tu, le héros, avec des références constantes à l’Opéra, dans une construction baroque comme on peut voir chez d’autres auteurs aujourd’hui, aussi vrai que “la romance c’est la mort et le roman la vie”(p 24), tout est musique, rythme endiablé, tout est joie et rien ne fait Joyce.
“Tous nus et nus, nous serions nus, sur le sofa, partout, par terre, sur la soie, industrieux du tabriz et le métier à tisser cette intrigue à foutre. Je serais moi, vous serez nous, je serais encore, en corps nu, en cornue et à cri d’un labour des dos par des ongles, des mains seules, non ce seraient plutôt des gants instrépants gémissants, puissants et déjetés à des omoplates saillantes auxquelles ils s’arrimeraient dans la futaille des cris déchiquetés puis doucereux et aaan… Éclatant, brétailleur dans un râle vigueur tout le théâtre antique et classique, la passion, avec des consonances espagnoles et des déclamations de suicides manqués, vous le partenaire-lion, moi le beefsteack.”(p 31)
Ou du moins tout reprend la braise du désir Joycien sans la perte du sens, un écrit qui se situerait entre Ulysse et Finnegan’s Wake et proche aussi du projet de Flaubert (à qui les réferences sont constantes) d’écrire un livre qui ne raconterait rien. Avec parfois un regard presque immobile devant lequel les variantes et les personnages qui se lèvent à l’infini passent et repassent dans les jardins de la genèse comme les copeaux d’un présent qui se soulèvent mais dont on oublie qui les a lancés. L’essence même du désir ou de la foi d’apparaître en son absence et de maintenir la jubilation. Le réel aux sources de la parole y fait entendre son bruit de fond.
À tel point que c’est un ouvrage impossible à citer, du moins “à pincer” en un endroit quelconque : il échappe sans cesse. Tout est tissu de citations : Flaubert, on l’a dit, Rimbaud, mille autres : “Une seule lampe, celle du bocal à poissons où nageaient Pagre, Lépidote et Oxyrinque, brûlait. Je me dis : tout se fit ombre et aquarium ardent. L’ours chenu traînait par terre sur le tapis en compagnie de l’âne du gros oiseau gris bleu et des autres animaux de l’esprit. Le soleil perçait, mettait en perce les persiennes et je fus fou de jalousie à l’idée que…
Libiam ne’lieti calici
che la bellezza infiora
E la fuggevol ora
S’inebri a voluttà.
Libiam ne’dolci fremiti
che suscita l’amore,
Poiché quell’occhio al core
Onnipotente va.
Libiamo, amor fra i calici
Più caldi baci avrà.
Et je bus le reste de Chivas, et les derniers cachets. C’était un jour où je me battais chaud. Les yeux clos, ne bougeant plus, j’attendais. J’attendais que cela se produise. Sûr — je l’étais — que j’allais être foudroyé, que ça devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.” (p 46)
Il faudrait citer le volume entier sonore. Tout est issu, c’est-à-dire que tout part sans arrêt, train et fusées. Rien ne reste céans dans ce roman Gulliverien sautant sans cesse d’une échelle à l’autre. La tension nécessaire à se tenir à la lecture est plus grande que partout ailleurs, car il s’agit bien d’un roman d’aventures, mais c’est celui des aventures du signifiant qui changent à chaque paragraphe en même temps que le registre de référence. Le son et les bruits éjectent à tout moment le lecteur du sens suivant des modulations analogiques qui vont du romanesque descriptif au chant poétique et à la musique ; chaque phrase amène une nouvelle scène, installe table aux porcelaines luisantes et décor peint et sculpté, baroque, exubérant jusqu’à la meringue. Puis tout à coup on est pris dans cet immense mouvement, on ne peut plus perdre une seconde à revenir en arrière, porté et énuméré par le texte, tourneboulé par le fleuve, dans le règne souverain des inclusions, renversé dans le champ de babil de l’occident littéraire ; le train est devenu cheval sans qu’on s’en rende compte et le Tacatam Pôôôh ! ; le temps d’un mouvement de la tête nous voilà poursuivi puis bébé ; les choses vues glissent sous l’ongle quand on se racle l’œil transparent qu’on vient de s’inclure et qui ne nous permet plus de rien voir ; le squelette sort de soi ; ectoplasme réduit au tiers de sa taille on devient élastique jusqu’à sucer son vit et embrasser son cul à l’aide d’une bouche qui a perdu ses dents ; tout se gonfle clownesque et s’écroule du livre offdert dans ce carnaval bovarysque en chutes grandissimes en même temps que les plus grandes villes et que la bibliothèque d’Alexandrie, alors que l’auteur tire sans prévenir sur la nappe prolongée en écran ; dès lors le cristal après fracas et pertes s’enlise dans les humeurs des cités lagunaires…

Beauté de la dépense excessive des années 75 ; c’est un voyage “no gratis”, circulation du signifiant pas neutre Toutes ces amorces, ces tentatives, ces feux d’artifices ! Et dire que Guyotat pestait à cette époque-là contre “ces temps-ci dans ce pays-ci” lors de la mise en scène de Bordel /Boucherie au festival de La Rochelle. Que ne pesterait-t-il pas aujourd’hui où la littérature a tellement vieilli, contre le cadavre de ce pays, alors qu’il est en train d’écrire ses mémoires de Saône-et-Loire ?
Quand on songe à la malle d’inédits de Roussel trouvée par le plus grand des hasards (ou bien grâce au calcul savant de Roussel lui-même) dans un garde-meubles, voilà quelques années, confiée aux bons soins de François Caradec, puis restée en plan ! Malle sur laquelle aucun éditeur ne se précipita, si ce n’est le grand découvreur Jean-Jacques Pauvert
Michel Foucault saluant cet ouvrage a peut-être salué une autre sorte de Rousselien hors-normes, auteur d’un livre admirable de ne pouvoir avoir de suite, emporté par lui-même, l’un de ces hommes d’autant plus extraordinaires qu’irrepérables.
C’est peut-être aussi, cette effervescence elliptique prise par les bords, cet agissement littéraire, quelque chose de totalement étranger à la culture française, mines de phosphore qui en sapent le sol si loin, œuvre immédiatement lisible en Espagne, en Italie ou en Amérique du Sud, un livre où ici personne ne descend.

Ceci pour dire aussi l’extraordinaire champ d’inventions que fut la collection du Chemin, dirigée par Georges Lambrichs ; il y avait là la beauté des chemins se dessinant en cours de se faire et qui n’ont jamais de suite, collection auprès de laquelle dans l’édition d’aujourd’hui - petite ou grande - on trouve beaucoup de fausses découvertes reprises à Lacassin, Nadeau, Pauvert et quelques autres et la plupart du temps un catalogue de ringardises et de sociologismes crevés !
Le Chemin qui a aussi publié Rose Poussière de Jean-Jacques Shul, Jacques Réda, Yves Régnier, Patrick Remaux, Les Lois de l’Hospitalité de Klossowski, Mandiargues, Deguy, le Roussel de Foucault, le Tombeau de Guyotat, La Curée de Finas, Jacques Borel, Georges Perros, parmi mille autres perles…

(Arnaud Guérin. Collectif DAO)

Publié le 31 janvier 2009 dans billet

Osiris Usines - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nicolaï. Été. 6. Usines

Date du document : 1970

L’Usine des Rêves
C’est extraordinaire ! La terre s’est retournée mieux qu’avec une défonçeuse double. Il neige ! C’est l’Usine des Rêves.
Voilà un plan d’exode massif qui passe, pour celui qui veut en finir avec l’Usine Seconde, sans se rendre compte qu’il tire sur son pousse-pousse un tas de tonneaux inutiles.
La connerie de tous les abrutis du siège s’était feutrée ce matin-là mieux que de la passion des roses rouges. J’étais sorti du lit avec un rêve antédiluvien coincé dans mon cervelet, et une gêne de ce côté-là, reptile ou herbe, pris d’une desmopathie générale. Les Bouriates ne m’étaient encore qu’un horizon à perte de vue tandis que Saîd avait perdu depuis longtemps ses ancêtres kabyles ; j’en viendrais un jour par procéder de point à point sur une carte, et uniquement comme cela. Ai-je encore une fourrure de glouton ? Voyons.
Du coup, je n’entendais plus les discussions, mais des voix, et celles-ci comme en hauteur, ou après avoir plongé profondément.
(Dans les hauteurs des monts kabyles en été, m’a dit Saîd, on entend sous les étoiles des voix dans les buissons, dans l’extrême fraîcheur de la Nuit : ce sont celles des jeunes recrues qui vont partir à l’armée, et qui chantent des mélodies d’amour en s’accompagnant à la harpe.)

Publié le 29 janvier 2009 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Dentiste & Bacon - Ligne des Adolescents. Aube et Nany. Été. L’Académie

Date du document : 1969

Nany.
(Le Dentiste me convoque dans l’ancien saloon où il travaille, et au lieu des réparations prévues avant mon récital de gospels autour des Apôtres chez La Grosse, qui a une grande terre, un peu plus bas, alors que je me préparais même à lui en entonner un du bon négrier John Newton, il m’impose un énorme appareil (paraît-il “nécessaire à mon registre”) en citrine transparente et résine polyesther, mais d’une construction extrêmement lourde et comportant des sortes de roues ou de “cales” aussi grosses que des demi-pommes, qui me forcent les joues plus encore que ne le fera le futur Barrault dans le rôle d’Opale, de Renoir, et les blessent.

Publié le 29 janvier 2009 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Usines et Défaillances - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nicolaï. Été.

Date du document : 1978

Enfant, j’ai débarqué à l’île Seguin. Ensuite, devenu karatéka, lorsque j’ai de nouveau travaillé en usine, c’était uniquement pour notre communauté et pour préparer l’installation de mon “Camp du Gers” avec Maître O, en attendant de pouvoir rejoindre les autres en Afrique et aux Amériques. J’ai alors énormément volé, saboté et détruit de matériel ; cela faisait partie de nos consignes. Je glandais au lieu de travailler, provoquant les abrutis, les frappant entre les rangées de pièces, semant les objets n’importe où, brisant les plus précieux. D’autres du groupe sont venus travailler avec moi occasionnellement : Le Gitan, Pipo, Walter, Nany El Niño, et même une fois Osiris, mais le jour où il est venu, il neigeait et l’Usine a fermé, ça tombait mal !

Publié le 26 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Noir et Blanc

Date du document : 2004

Cette nouvelle est de Claire Viallat. Elle fait partie d’un volume en cours d’élaboration.

“La journée s’annonçait claire”. Or, il se trouve que L’Ombre est partout, à la fois savante et tactile ; elle fait partie du sujet et de l’objet autant qu’elle s’en détache. Hombre = c’est l’Homme en espagnol. On dit souvent d’une femme qu’elle est l’ombre de son père ou de son mari : “La fille de…”, “La femme de …” Mais si l’on sait que l’ombre c’est l’âme, ça voudrait dire que c’est ce qui leur échappe de meilleur. Comment dès lors ne préfèrerait-on pas lâcher la proie pour l’ombre ? Le réel du grand Autre chez Lacan, en somme.
Claire Viallat reprend ici une énigme ancestrale.
Comment suivre la ligne de crête de la sagesse entre ombre et lumière, et ne pas basculer au Pays des Morts (il n’y a pas d’ombre au Paradis), engloutie dans ce double anonyme du sujet, comment ne pas disparaître dans l’autre innommable dont les oreilles de loup pointent dans tout autoportrait (“l’autre-au-portrait”), trou de suspens vibratoire de la discontinuité dans le temps, latence prête à bondir sur l’apparence manifeste.
Ou bien, dans le plus pur démon de Midi à l’ombre courte, comment emprunter un passage cristallin vers l’au-delà ou l’Amour danse grâce au cadran solaire d’Arsène Lupin dans le Triangle d’Or ?
Ombre élastique, ombres des personnages à une autre heure que celles des arbres, dans Marienbad, hors-champ total des ombres d’Hiroshima qui sont les seules à rester alors que les corps (qui les ont portées ?) ont disparu après la lumière aveuglante.
Femme sans ombre de Richard Strauss (1864-1949), ombre de Peter Schlemihls qui s’échange dans une triangulation avec âme et bourse.
Puis topologie, topologie : la science de nouer des ectoplasmes ?

Onuma Nemon. Octobre 2008

NOIR ET BLANC

Si au lieu d’une figure vous mettez l’ombre seulement d’un personnage, c’est un point de départ original, dont vous avez calculé l’étrangeté.
Gauguin à Emile Bernard, 1888-1891, Pierre Cailler, Genève, 1954.

Tous excellent à donner un contrepoint de chair, de vie, au fantôme qui occupe le centre du récit, et qui transforme la vision du monde autour de lui.
Critique du film « L’Adversaire » de Nicole Garcia par Aurélien Férenczi, Télérama n°2746.

L’ « ombre représente la somme des domaines du réel que l’homme ne veut pas voir ni reconnaître en lui-même et qui lui sont, de ce fait, non connus donc inconscients. L’ombre représente le plus grand danger pour l’être humain car il ignore son existence, il ne la connaît pas. C’est l’ombre qui fait que nos désirs et nos aspirations ainsi que le résultat de nos efforts se manifestent finalement dans le sens contraire de ce que nous attendions. Les manifestations de l’ombre sont projetées par l’homme sur le monde extérieur où elles prennent la forme du « mal ». Cette projection lui évite de voir que la source de ce mal est en lui, ce qui l’effraierait trop. Tout ce que l’homme ne veut pas, ne supporte pas, n’aime pas incarne son ombre, elle est la somme de tout ses refus.
Thorwald Dethlefsen, Rüdiger Dahlke : Un chemin vers la santé, ed° Randin-Aigne, 1990, Suisse.

Publié le 17 décembre 2008 dans document texte

Memo. Compendium prépondérant - Ligne du Chaos. Printemps

Date du document : 1978

Compendium prépondérant.
Tra lala lalala lala ! ”(Saute d’un pied sur l’autre) “Tra lala lala lala ! Tra lala lala lala ! Compendium prépondérant d’un saut d’un pied sur l’autre à travers la forêt. Tra lala lala lala ! Vent froid contenant quelques
blancheurs, encore, de l’hiver passé. Figures de la Moi assez ! Et masques empreints de carbone. Ordures sans pourrissement possible. Arrière, formes fixes du fantasme répressif. Rétro, tout ça !

Publié le 14 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Memo.Cauchemar-Appendice de MaPa - Ligne du Chaos. Printemps

Cauchemar-Appendice de “MaPa”
Après cela, Memo eut un cauchemar en souvenir de son père : révulsion hideuse de l’Anus qui pend, comme une poche, un cancer, un fœtus, et dont il note le nom latin fourni comme banalement par le médecin : …ictère … … legumine…… Poche bleuâtre et violacée, lac sanguin mort, balancelle, suspensoir d’organe, petit sac ignoble, hémorroïde monstrueux et cancer avéré dans un double retournement de Mœbius, une réversion absolue de nacelle qui soutient cet œuf monstrueux du cul.

Publié le 14 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Memo. MaPa - Ligne du Chaos. Printemps

Date du document : 1978

Memo Bande à Part
Memo se réfère toujours à sa “Mamie”.
Mapa : c’est sa carte du Monde des Morts, où il circule, car il est le Dieu des Quatre Chiens (Dico, Duco, Facio, Fero). Il devient Onan dans le “Nomadisme” de l’Ourcq.
Memo intervient rarement hors de l’Au-Delà dont il est un Travailleur ; il avait pour intention, Vivant, de revoir sa vie ; il ne l’a pour ainsi dire passéé qu’à essayer de la refaire ; partant de là, il a été nommé responsable de cette fonction pour la Vie des Morts : d’en modifier les embranchements. Il voudrait toujours de la vie extraire “ce qui cloche” et garder le cohérent ; ou bien garder la “crête” en extrayant le vrac et le mauvais ; ou bien encore garder le “tenable” et extraire journal et récifs ; ou bien former des proses et des rouleaux à l’aide des vracs de devenirs ; ou bien composer des dossiers par année où l’on puisse injecter les étoilements de Dico, les poteaux thématiques de Duco, la puissante reviviscence par lambeaux de Facio, les rêves de Fero avec leur cohérence.
La seule chose sur laquelle il ne puisse pas intervenir, c’est “la partie
illuminée”
.

Publié le 14 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Médigo et la Mojo - Les Adolescents. Été. Cádiz

Date du document : 2000

À l’occasion d’un voyage de Ian McCoy en Andalousie, Garcia Medigo a mis en place avec lui “La Mojo Nation”, piraterie internaute héritée de Flint, des aventuriers des mers du XVIIIe qui rêvaient de contrées libérées du joug de l’Administration, du partage peer-to-peer et des marins de Pynchon. Répartissant les données sur les ordinateurs de trois millions d’internautes répartis sur toute la planète qui partagent leur disque dur, ils travaillent sur le projet Seti@home à la recherche de preuves d’une vie extraterrestre dans les signaux issus de radiotéléscopes. Chaque portion de signal interprétée multipliée par trois millions dépasse la puissance des meilleurs supercalculateurs.

Publié le 9 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Hunefoy - Les Grands Ancêtres. Ligne de Don Qui. Été. Staphysagria

Date du document : 1986

Vous me permettrez d’intervenir du moins en ce point où je fonds avant d’atteindre l’Île Staphysagria de toutes les Utopies Sexuelles qui m’est destinée ! D’autrefois, je conçus que ma vie s’était organisée en séquences (d’où le récitatif du projet) : à chaque nouveau voyage (dans l’espace, le temps, l’esprit), fût-il minime et imperceptible aux autres, devait correspondre une nouvelle partenaire, quelles que soient les conditions (l’accompagnement, l’entourage) du déplacement.

Publié le 9 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Nycéphore. Cádiz - Les Adolescents. Été

Date du document : 1988

“Vivrai-je jusqu’en 2028 ? La quarantaine est le moment de ce navire bleuâtre, bien différent dans ce cas de celui où je me trouvais à Cádiz, prêt alors à refaire la traversée de Colomb, mais avant cela préparant tous les éléments techniques pour la venue de la troupe sur ce site.
Hier Héraklès est descendu de sa coupe sur le quai, après avoir tué Orthros, le berger Eurytion et Géryon, le fils de Chrysaor. Il a débarqué avec lui tout le troupeau de Géryon et il va remonter par la terre jusqu’à la Grèce.
Galère, drakkar, nef de Byzance, caravelle, vaisseau de premier rang puis brick de guerre, lougre, tartane, frégate et enfin cinq mâts… Prêt à pouvoir construire une naumachie intensive au-delà de toutes mesures des bougies décimales, en coupant au milieu du flux qu’il absorbe comme un buvard.”

Publié le 9 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

La Rábida. Matinée des Moines - Les Grands Ancêtres. Ligne de Don Qui. Printemps

Date du document : 1970

Matinée des moines invités
Elle leur dit à tous ces moines venus en enquête spirituelle depuis la Rábida, ici face au Santoña, qu’Onan est sûrement déjà mort d’inanition.
Le pénitencier de Santoña, en face, est à présent devenu invisible à travers cette averse de rideaux. On ferme la fenêtre : éclairs féroces, parquet mouillé, pressentiment de l’année qui tourne.

Publié le 9 décembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Nycéphore. La Défaillance - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nycéphore. Automne

Date du document : 1979

Texte Inédit. Travail de réduction en cours.

Nycéphore sortit du cabinet d’Acupuncture de Jean Shatz rue de l’Université, une après-midi d’automne de 1979, et se rendit chez le libraire bibliophile dont ce dernier lui avait parlé près de Solférino. Il fit d’abord les cent pas dans les alentours, indécis, pris d’on ne sait quelle crainte d’une découverte, avant de se rendre devant la boutique, comme on se dilapide en marchant. Dehors, à même la rue, le libraire avait disposé sur un étal des rangées de livres de poche que les étudiants devaient lui piller régulièrement ; Nycéphore hésita encore à franchir les deux marches du seuil puis enfin il se présenta à l’homme à la face palpitante dont un tic relevait sans cesse la commissure droite des lèvres. Dans ce capharnaüm où il vivait exclusivement on trouvait Balzac, Hugo, mais surtout au-delà tout le romantisme européen et les décadents. Puis des livres à reliure verte scolaire, des livres de prix à tranche dorée, avec des étiquettes et des numéros : donations de bibliothèques, ainsi de suite. Manies, phobies du personnage chiffon à la main, crainte des taches de tous ordres, raréfaction des moindres gestes comme de se lever pour aller ouvrir le tirage du poèle, retourner un carnet sur la table.

Publié le 12 novembre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Prise de Son à Laredo - Les Adolescents. Aube & Nany. Été

Date du document : 1967

Laredo. Samedi 5 août 7h1/2.

Cher passant du Styx,
Je voulais t’écrire allongée sur le sable de “notre” coin ; promesse que je ne tiendrai pas puisque je suis sur mon lit : beaucoup trop de vent dehors !
Je n’ai pas osé tourner la tête pour te voir partir ; ainsi tout à l’heure tu m’accompagneras sans le savoir dans le vieux village aux rues de cendres grises. Je voudrais tant te donner la main et caresser tes cheveux !
Après t’avoir quitté j’ai couru acheter des timbres et faire provision d’enveloppes violettes (pour toi) ; mais il n’y a nulle part possibilité de trouver des bandes magnétiques vierges, comme tu me l’as demandé ; le mieux sera que tu en récupères encore à la Radio. Je suis d’autant plus désolée que nous n’ayons pu enregistrer le vent sur la plage, ton départ, notre dernière promenade en ville… que Jacqueline était bien là, avec son magnéto, à nous attendre au “Las Vegas” depuis une demi-heure où nous n’avions pas su la voir.
Nous avons rencontré aussi Loco, l’ancien videur à la “Rana Loca”, l’été, pendant ses vacances. C’est un gars du C. R. E. P. S., tu sais, un Anarchiste, un copain de Jésus et de toute sa bande : Minet, Gérard, Bernard… Ces temps-ci, il adore faire des blagues au téléphone ; il nous a dit qu’il pouvait t’aider pour infiltrer des lignes dans des immeubles, avec un magnéto. En partant il nous a donné une carte de sa boîte.

Publié le 31 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Nany Machin. Nord & Sud - Les Adolescents. Été

Date du document : 1989

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

Nany Machin, c’est mon nom, je veux tout embrasser, tout emporter au fur à mesure, sans recours, sans aucun retour possible en arrière.
Parce que sorti sans blessures de la fosse aux lions, je suis un fleuve plus impitoyable que le torrent de feu qui fit envoyer à Rimbaud un bas à varices le 27 mars 1891, que l’écriture directe empruntant même sa graphie à l’immédiateté intensive n’est pas tout de moi, mais d_oit être dite_.
C’est Commode, le premier, qui, loin d’une humeur facile, signalé plutôt par ses débauches et ses emportements, m’incita par son exemple à ce
travail, craignant sans doute moi-même l’athlète qui viendrait m’inscrire historiquement dans mon bain de langue, étranglant les projets en cours, liés ensemble comme trois masses de biens jamais dépensés.
Je fais en sorte de laisser un interligne suffisamment aéré (comme les Pyrénées), ce que la loi interdit dans les actes authentiques, de façon à pouvoir intercaler un fragment oublié tel qu’“étranglant”, quatre lignes au-dessus de celle-ci.
C’est d’un Vrac qu’il s’agit donc, apparemment irréductible, et cependant toujours possible à reprendre dans le mouvement biographique, on le verra.
Il est bon de préciser aussi qu’il n’y a pas d’autre raison à ce récit que l’Aventure où nous fûmes lancés d’abord à quelques-uns changeants et mouvants, devenus des milliers malgré moi ou du moins bien au-delà de moi, par la transcendance d’un Grand-Oncle Gitan de Buenos Aires, enfoui dans la plupart de nos mémoires de famille, mais qui ressurgit sous la forme d’un cadavre baroque par l’intérmédiaire d’un Notaire,
personnage important du Cours de Gourgue à Bordeaux, et, pour moi, proche de Mauriac et de tous les chais un peu frais de la ville.

Publié le 27 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Nathalie & Nijinsky - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nathalie. Été

Date du document : 1986

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

À partir d’ici, en vidéo, dans le Studio Soudain où Nathalie vient se faire photographier en dansant, sur plusieurs écrans simultanés, le corps d’un arbre, vu par chacun des points d’articulation du corps : tête, épaules, hara, coudes, bite, chevilles.
(Arbre vu par épaule droite puis coude gauche.)

Nijinsky : “Il y avait d’abord l’ours dansant, l’ours énorme surgi d’entre les branches, et Kyra riait de le voir attraper ce minuscule écureuil qui venait de s’enfuir de chez nous, par la fenêtre, d’où on regardait, sur cet étang, ce lac, ce bief. Mais l’ours ensuite se mit à vouloir dévorer notre chatte ! Il se mit à l’absorber une première fois, puis elle ressortit de son estomac, galopa devant lui. Il était de nouveau en train de l’engloutir, lorsque je décidai de sortir de la maison pour la sauver. Je montai sur un pic, et là, d’un plan plus général, j’aperçus soudain un énorme boa, enroulé dans les rochers du bord ; je le signalai à ma femme qui se trouvait un petit peu plus bas ; je lui jetai des pierres et des choses diverses pour l’exciter, et celui-ci fit vibrer sa langue au-dessus de l’eau ; c’est à cet endroit que je reconnus sa tête ; jusque là je ne voyais que la confusion des courbes, des nœuds, des sentiments et de leurs passages…
Redescendu dans l’assemblée, je portais un col de clergyman qui m’allait véritablement à ravir, combiné avec ma veste chinoise à col mao, et un manteau du même genre, col officier. C’étaient trois successivement cols de même type. Mon père devait être un officier du passé simple.”
(Arbre vu par pied droit) (Arbre vu par Hara) (Arbre vu par bite)

Publié le 23 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Romantisme du Bus - Les Adolescents. Été. Le Lycée

Date du document : 1989

Texte inédit

Le trajet vers le Lycée c’était d’abord le trajet en bus pour nous tous, Nicolas parmi nous, et l’Idiot au crâne difforme de la rue Courteault spécialiste de Chateaubriant autant que de Lamartine qui parlait de ces habitudes au bas de la Morgue d’entreposer sur un bateau surmonté d’un pavillon noir par couches les cadavres des assassinés entre des couvertures de paille. Et on traversait toute la ville dans ce foutu bus puant sous les averses, tant il pleut à Bordeaux, avec partout des indondations à cause de ce temps pourri, de ce ciel de là-bas qui crève comme un phlegmon. On y faisait des concours à qui donnerait le plus de métaphores excrémentielles sur sa mère, incarnée comme une matoose, une merdouse. C’était à qui la détaillerait le mieux, filandreuse, émiettée, puant les œufs pourris ou l’acide chlorydrique comme des épinards hâchés, etc. On imaginait comme papoose Dieu son mari, vieux personnage incapable et barbu, grincheux et chieur en diable lui aussi à cause des intempéries qu’il dispersait sur Bordeaux, sans doute recouvert de la farine algérienne, uniquement préoccupé de précipitations aqueuses sur la ville, car Bordeaux est une Indochine, une cuvette malséante et putride.
On avait aussi des chansons pour les quelques grues qu’on tracassait dans le trajet, vendeuses des Noga et autres :
“Pouffiasse du lendemain grise,
Matinée de crise…” ainsi de suite.
Puis il y avait ce voyageur qui riait avec nous, obsédé par les contiguités fécales dont il nous parlait : manger un camembert bien puant assis sur le trône tout en débourrant ; il faisait souvent le trajet en notre compagnie, en imper mastic quelconque, un journal plié à la main.

Publié le 23 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Nycéphore chez Soudain d’Arlac - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nycéphore. Été

Date du document : 1976

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

Mon unique photo lauréate et prise dans les bois d’Arlac près de chez Soudain (fils de Houdin et de Boudini, originaires de colons du Soudan), cicerone pour la récolte des cicatrices, voilà où je m’enfonce, avec la sale humidité, les graminées coupantes, sans savoir encore si j’ai quelque chose de commun avec le narrateur précédent, gomme qui rit de sa beauté morale et de sa difformité physique. Je me souviens de mon enfance au milieu des essaims d’abeilles d’Abel.
Avec le Rolleiflex, j’avais eu du moins la chance de découvrir “la visée ventrale”, l’appareil chaud tenu sur l’abdomen, comme en venant plus tôt le matin en vélo à Arlac, “l’énorme crabe rouge abstrait” sur un champ de blé de Dufy Dingo dans la revue “A la Page”, et la salle des pas perdus.
Je me rendais là-bas avec ce vélo sur lequel j’avais fixé un guidon étroit, le vent violent plissant la chemise de nylon, poignets vers l’intérieur, position rentrée ; secouée.
Puis au retour chez moi, toute l’eau avait envahi le débarras de l’ancien Couvent où nous logions, alors que je me sentais déjà tellement floué (quoiqu’il en soit, je boulonne !) de n’avoir obtenu, pour toute récompense de mon premier prix de photographie qu’un séjour de quinze jours de nettoyage et de restauration d’une ferme au Kansas où se promettait de m’accueillir un couple super sympa (“…et si vous avez fini assez tôt, vous pourrez vous amuser avec nous à faire les courses le week-end dans le patelin avec toutes les sortes de gens et de commerces typiques, et, pourquoi pas, on pourra même vous offrir une bonne bière !”)
Point d’aboutissement de multiples écoulements et de gouttières romanesques, le débarras, chambre noire, que l’eau inonde. L’eau, l’eau envahit tout comme la révolution des bourgeois charcutiers et marchands de grain l’église St-Pierre et la chapelle du Martyre, l’eau dont le niveau monte depuis les fossés du jardin désolé en contrebas. Heureusement, je trouve un tuyau de plomb qui curieusement surnage, et, le tirant, je retourne un lavabo qui me sert de coque de noix et me permet de pagayer jusqu’à regagner la chaussée.
Chez les Sœurs, on s’affole aussi : tous les Saints flottent.

Publié le 21 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Nicolaï chez Soudain-Tendance - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nicolaï. Été

Date du document : 1978

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

J’avais rêvé, en entrant dans le monde de la photographie, de devenir reporter-criminel, mais pour rien au monde je ne voulais finir en tireur commun avec une chaîne cernant les pieds cadenassée autour de la colonne du Durst, comme tous ceux qui travaillaient là-dedans et qui n’avaient même pas le droit d’aller pisser : on leur apportait un pot en plastique (il n’y avait pas de tireuses !), ni même, version luxe, à faire des diapos de fonds de papillons et de fleurs le week-end comme en commettaient le couple Soudain, tellement parfaits, tellement anglo-saxons (or pâle) et tellement cons, avec la sangle de leurs deux Rollei passant en travers de leurs deux Lacoste.
« I doit être tourné vers la Noël, un tel film, un tel crâne de caméra, et y’a des individus glauciers qui mijotent dans le scénario ! »
La caméra est tombée. On va pas la laisser tourner par terre tout l’été. Il ne faut être en retard ni sur le rêve ni sur l’instruction d’une découverte philosophique due à une substance non numérale. On ne peut non plus laisser passer ça sans bouger du pif. Aussi la présence du petit con à mobylette derrière Arlette et moi, sur l’Intendance, face au porche du premier Studio Soudain, m’énerve.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est parce que vous me fixez, je bouge pas. »
J’avais la chance d’être mineur. Je l’ai fixé sans hésiter d’un coup de lame et davantage, un mois plus tard. Qu’on annonce la bonne nouvelle ! Ensuite, on pourrait filmer les inondations. Il y a eu à peine un entrefilet, personne n’a cherché.

Publié le 19 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Le Théâtre de Rétif - Esplanade des Girondins. 1989

Date du document : 1989

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

« Qui mourrai-je de quoi ? D’une inattention portée au temps, bonheur attendu de rien, attenant à rien, et dont rien ne peut rendre compte ? D’une simple vasodilatation de l’âme… »
Il était dix-sept heures quarante, de l’autre côté de la Révolution, bord droit, au mois de Mars, et la surface presque chaude de l’herbe de l’Esplanade recevait de grandes tracées d’ombres en rayures sans véhicule.
Sur le bord même de la Révolution, à gauche, sur les terrasses du quai de Calonne interdit aux piétons la nuit, il y avait des accidents en contrebas, à l’endroit du parapet du Château-Trompette en cours de démolition, des brûlots divers (la bête prise, les bleus sans liesse), et le remblais en surplomb etait empli d’un attroupement de citoyens, arrêtés au-dessus de la situation.
Les sans-culottes et les officiers municipaux chassaient les voyeurs venus là d’un double geste énervé des mains, du genre : “Tirez-vous, sales rapaces, agioteurs du malheur !”
Nicolas voyait ça par son fiacre, mais surtout par la fenêtre de droite vers l’Esplanade (qui n’était encore qu’une esquisse au milieu des ruines, un trapèze immense irrégulier et tordu), il observait ces ombres esseulées, sans origine, et se retourna plusieurs fois sur la gauche, de plus en plus vivement, dans le but d’en surprendre les émetteurs fugaces.
Mais il ne vit rien, rien qui soit susceptible de les projeter.

Publié le 19 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Feuilletons ! 1 - (fragment)

Date du document : 14 juillet 1968

Ce texte fait partie d’une suite dite “Feuilletons !” de 1968 et 1969, ensemble non destiné à la publication, dont nous donnons un fragment.

La tour sombre du sapin, au bout de l’allée.
Nathalie parlait de très loin,
Unie à d’autres difficiles signes
Inclinés, se déversant en limaille.

Propriétés des retours
De rameaux bruissants
Sous les ombres du vent.

Publié le 5 octobre 2008 dans document HSOR texte

La Mort du Tsar - Les Adolescents. Été. Théâtre Lycéen

Date du document : 1966

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

Voici l’exemple d’une des pièces que les Lycéens jouèrent à propos de la Révolution Russe en 1967 au “Théâtre du Styx” qui devait devenir la fameuse roulotte de Sainte-Croix.

Docteur Botkine. Bien sûr, on peut toujours rêver le domaine secret et sain de l’Intelligence. Mais moi c’est pas de la mer Noire où règne Sérapis, dont je veux vous parler, c’est de bien avant Sosso, du temps du plâtre et de la mort du jeune Nicolas.
Domestique Troup. Non, non ! Vous avez perdu ! Vous voyez : l’as de pique est tombé sur le valet de pique. (Il rit) Et donc c’est fini pour Sosso ! Son propre mal a été pire que lui. Cette sorte de variole bureaucratique sévit.
Docteur Botkine. Ce Caton de basoche de Kerensky, où est-il, au fait ? Balayé par Lénine, c’est ça ?
Domestique Kharitonov. Il est rendu à ses asperges vivaces et bleuies, bourré des idées saugrenues d’un généralissime de foire ! Tandis que vous, Docteur, vous voilà encore obligé de vous traîner avec vos maux de reins, et vos pieds gelés sur les fleuves !
Je vais vous parler moi de la mort du père Empereur de l’Industrie, (Macha au fond, en robe noire, s’avance) toujours si digne avec ses pantalons à liseret qui lui affinaient la taille et allongeaient sa silhouette ! Et je vous parlerai aussi du plus petit Alexis Nicolaévitch, inclu comme une matriochka dans le Père Nicolas, cet Industriel Hongrois de Libourne. Ils lui en voulaient parce qu’il était soi-disant du côté des “Blancs”.
Docteur Botkine. C’était pourtant un grand ami des Sales chez qui j’étais souvent, des Inventeurs. De grands Inventeurs et de dignes gens. De bons amis à moi aussi. Ils ne parlaient pas allemand, ils étaient orthodoxes. Le petit-fils fait du cinéma, aujourd’hui.
Macha. Mettons que la vie soit un brouillon, et qu’on recommence. Mais les autres, les Demi-Deuils, les Millions de Marchés, les Installations de Machines à Tortures dans les Instants, les Représailles, non ! Jamais ! Je sais maintenant : il faut éviter tout ce qui glisse et qui caractérise, tout ce qui est crachat et ne se résout pas dans un cri uni. Sinon on se tait, on prend d’autres manières que les siennes, dans la soie ou dans le meurtre, on se résigne. Alors là, la vie serait propre, on recommencerait, on arrangerait une pièce, comme ici, avec des fleurs, une masse de lumière et des petites filles pleines d’espoir.
(Un silence.)

Publié le 5 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition

Nicolaï et Macha. Hôtel Saint-François - Les Adolescents. Été

Date du document : 1975

Ce texte figure dans Quartiers de ON ! paru en 2004 aux éditions Verticales, augmenté de ses étoilements plastiques, inserts et éléments sonores.

« Alors Flahaut lui dit : “Hortense, calmez-vous ! Paluchez-vous d’un seul doigt.” » Macha lisait ça à Don Jujus, les cuisses écartées sur le lit, Macha qui venait de Mouch, en Turquie ; elle était douce au toucher. Lui était plutôt dru, et orienté vers l’Orient. Rosa, à Caen, lui en avait parlé, ancienne copine à elle du Conservatoire.
Elle le masturbait sur elle, elle avait deux petites roses (rouge, blanche) prises dans son bracelet de la main gauche ; les secousses ne les firent jamais tomber. L’œil unique de la caméra portative de Jujus allait et venait. Et rang’ ! Et rang’ ! Elle était là, dans l’hôtel Saint-François, pour travailler avec le Groupe du Théatre du “Styx” du Lycée, juste en face, rue du Mirail, qui à présent avait son bus près de l’Académie, et pour préparer le départ à Cádiz. Lui venait du groupe des Anartistes qui habitaient une sorte d’entrepôt dans la zone des marais de Sainte-Croix ; il avait rencontré Macha avec moi à l’Académie ; ils se plurent momentanément. Ensuite, dès qu’elle aurait les mains libres, elle devait écrire un papier sur la prochaine fermeture de La Roquette, d’ici quatre à cinq ans. Elle se souvenait de ses copines prisonnières mineures, quand Laurence y était, qui regrettait son chien, son seul ami. Quand l’une d’elles recevait une lettre d’amour elle le lisait à toutes les autres et chacune faisait son commentaire ; ça durait parfois des heures autour d’une mince feuille griffonnée.
Dans la chambre à côté un autre comédien de ses amis, surnommé “Aubusson”, comme les compagnons, de son vrai nom André Névrose, et affublé d’un énorme tarin, sans déroger là où un marquis n’aurait pu vendre du drap, puisait tout le feu d’une pièce où il était question d’un texte inachevé volé dans un coffre à soie et d’un autre composé de ses résidus.

Publié le 5 octobre 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte edition