Formellement :
Je ne traiterai pas de la fameuse ironie de R. Musil
qui a déjà été souvent analysée et que l’on peut voir s’annoncer dès le
début du livre par la référence à la météorologie énoncée de manière
scientifique mais disqualifiée aussitôt par des personnifications et
par un récapitulatif amusant « autrement dit, si l’on ne craint pas de
recourir à une formule démodée mais parfaitement judicieuse : c’était
une belle journée d’août 1913 . » Ce début bien connu en reprend de
similaires ; chez Scarron par exemple : « le soleil avait achevé plus
de la moitié de sa course et son char, ayant attrapé le penchant du
monde, roulait plus vite qu’il ne voulait. Si ses chevaux eussent voulu
profiter e la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restait du
jour en moins d’un quart d’heure…. Pour parler plus humainement et plus
intelligemment, il était entre cinq et six quand une charrette entra
dans les halles du Mans. » ou chez Sénèque (d’après Paul Veynes) :
« Déjà le dieu du soleil avait raccourci son trajet, déjà le sommeil
voyait augmenter son horaire et la Lune…En d’autres termes c’était déjà
octobre… ». J’avancerai néanmoins par ces exemples que, chez R. Musil,
ce procédé est moins ironique qu’il n’y paraît, c’est à dire qu’il est
moins essentiellement critique. Car, s’il semble être d’abord un moyen
d’amuser et de s’amuser par une distanciation, il est peut-être aussi
l’expression d’une joie à découvrir dans la formule surannée une
justesse tout aussi grande que dans la description météorologique qui
précède. Il s’agirait alors, davantage qu’une ironie, du plaisir de
voir s’accomplir par la langue et la pensée une sorte d’unité. On
pourra remarquer ainsi qu’il sert la description de la ville qui suit,
laquelle ne présente aucune distanciation mais au contraire amplifie la
présence émotionnelle de la ville par l’emploi de nombreux adjectifs
impertinents, de métaphores et d’un phrasé mélodieux caractéristique du
lyrisme. C’est ainsi que derrière distanciation et humour, ce roman
affirme un lyrisme qui trouvera son exaltation thématique dans l’amour
fraternel * et l’Autre Etat.